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Firmin, autobriographie d'un grignoteur
Avec son premier roman, Sam Savage, 67 ans, connaît un succès mondial.
Firmin est un vrai RAT de bibliothèque. Il est le treizième rejeton d'une portée expulsée un printemps 1961 dans la chaleur d'un sous-sol d'une librairie de Scollay Square, à Boston. Firmin n'est pas un rat comme les autres, il est mou, paresseux, c'est un papivore qui découvre par la même occasion le goût des livres, oui véridique ! C'est un dévoreur de livres, un vrai amoureux des belles pages, des auteurs, et le refuge de Norman Shine, notre bouquiniste, est une aubaine pour lui. Alors que les siens s'en vont mener leur petite vie, au gré de leur indépendance et des aléas de l'existence, Firmin reste seul mais il n'en est pas mécontent.
Le soir, il aime se faufiler jusqu'au cinéma de quartier, le Rialto, où à minuit passé le projectionniste lance quelques films légers qui ravissent les yeux de notre narrateur, Firmin et ses petites Mignonnes... tout un programme !
Mais notre animal à quatre pattes n'est pas un ravi de la crèche pour autant, le temps file, la faim le talonne, la solitude aussi, à force d'avoir parcouru tous les rayons de la librairie, les ouvrages n'ont plus de secret pour lui, et sa relation avec Norman connaît un clash inattendu, très vexant, et qui brise le petit coeur sensible de Firmin.
Avec les années, il n'a pas perdu de sa verdeur ni de son insatiable curiosité, pourtant il est plus amer. Il se décrit comme dépressif, clown grotesque et pervers. Il rêve d'une harmonie sans ombre avec l'humanité, hélas utopique, si ce n'est sa belle rencontre avec Jerry Magoon, un obscur écrivain de SF.
Et dans le quartier, ça bouge. La mairie a lancé un vaste programme de réhabilitation, les boutiques ferment les unes après les autres, c'est la fin d'une belle époque.
Entre cynisme et romantisme, notre rat Firmin nous raconte cette vie baignée par les livres, le plaisir des mots, l'émerveillement des images, la vie rêvée et les fantasmes sans limite. Entendez le double sens littéraire de cette histoire, si lire est ton plaisir et ton destin, ce livre a été écrit pour toi, nous dit d'ailleurs Alessandro Baricco en quatrième de couverture. Firmin, ou celui qui se rêvait Fred Astaire, a un talent hors pair pour raconter ses déboires de rat de bibliothèque, de rat savant et de rat désespéré sans jamais tomber dans le mélo sirupeux. C'est très proche d'un Woody Allen en grande forme, ça frise la dépression et l'amertume, mais ça reste drôle et piquant sans ciller.
J'ai dévoré ce livre en une soirée, je me suis régalée... et pourtant, oui c'est un rat. Je n'aime pas ça non plus, cela ne changera pas ma vision des choses mais on a tous le droit de raconter ses petites misères ! Pour de rire, surtout.
Extraits publié par Nouvelobs.
Parfois, j'entamais les livres par la tranche que je léchais, mordillais, savourais puis mangeais, mais, la plupart du temps, si je parvenais à soulever la couverture, je les attaquais par le milieu comme à la perceuse. J'adorais les éditions Modern Library peut-être à cause de leur logo - un coureur portant une torche -, et en choisissais un exemplaire le plus souvent possible. Il m'est arrivé d'imaginer que j'étais, moi aussi, un coureur portant une torche. Et quels livres j'ai découverts durant ces premiers jours enivrants! Aujourd'hui encore, il me suffit d'en réciter les titres pour avoir les larmes aux yeux. Alors, récitez-les, lentement, à voix haute et laissez-les vous briser le cœur. «Oliver Twist». «Les Aventures de Huckleberry Finn». «Gatsby le Magnifique». «Les Ames mortes». «Middle-march». «Alice au pays des merveilles». «Pères et Fils». «Les Raisins de la colère». «Ainsi va toute chair». «L'Amérique tragique». «Peter Pan». «Le Rouge et le Noir». «L'Amant de lady Chatterley».
Dans les premiers temps, mon appétit était primitif, orgiaque, imprécis, goinfre - une bouchée de Faulkner ou une bouchée de Flaubert, je ne faisais pas la différence -, mais il ne m'a pas fallu longtemps pour discerner quelques nuances. J'ai tout d'abord remarqué que chaque livre avait un goût propre - sucré, aigre, amer, aigre-doux, rance, salé, acide. [...] La seule littérature que je hais de toute mon âme est la littérature consacrée aux rats, souris comprises. Je méprise ce brave vieux Ratty dans «Du vent dans les saules». Je pisse à la raie de Mickey Mouse et Stuart Little. Si affables, si mignons avec leurs petites pattes, ils me restent en travers de la gorge comme de grosses arêtes de poisson. [...]
Lire est une chose, parler en est une autre, et je ne fais pas ici référence à l'éloquence du tribun. Non pas que je souffrisse de phobie sociale, même si c'était en fait le cas. Non, je parle de la simple utilisation de la voix - je n'en étais tout bonnement pas capable. [...] Tous ces termes charmants que je retournais dans ma bouche et goûtais dans le silence étouffé de ma pensée étaient aussi inutiles que les milliers, voire les millions de mots que j'avais arrachés à des pages de livres puis avalés, fragments incohérents de romans, de pièces, de poèmes épiques, de journaux intimes et de confessions scandaleuses - tout disparaissait avec l'eau du bain, paroles muettes, vaines, gaspillées. Le problème est physiologique : je n'ai pas les cordes vocales adéquates. J'ai passé des heures à déclamer des vers de Shakespeare. Je ne suis jamais parvenu à prononcer autre chose que de vagues et inintelligibles variations d'un couinement. Entre en scène Hamlet, poignard à la main: «Couic, couic, couiiiic.» (Le rôle est interprété par Firmin, rapidement écrasé sous une déferlante de huées et de coussins de fauteuils.) Je me débrouille mieux avec Macbeth lorsqu'il dit que la vie est une fable racontée par un idiot, qui ne signifie rien: dans ce contexte particulier, quelques couinements pathétiques passent assez bien. Quel bouffon je fais!



